Mondo Duplantis est sans conteste l’un des plus grands athlètes de sa génération, si ce n’est de tous les temps. À 26 ans, le perchiste suédo-américain a remporté 2 médailles d’or Olympiques, 3 titres mondiaux et détient 15 records du monde à la perche. C’est un euphémisme de dire qu’il domine la discipline. Ce qui le rend remarquable, ce n’est pas seulement la hauteur de ses sauts, c’est sa constance : le record qu’il continue de battre, c’est le sien.
C’est cette constance qui me fait penser qu’il devrait tenter une deuxième discipline. Un peu comme Michael Jordan, qui a fameusement quitté le basketball au sommet de sa carrière pour jouer au baseball professionnel. Mais là où Jordan a changé de sport entièrement, Mondo s’aventurerait dans quelque chose qui récompense toujours ce qu’il fait de mieux : le décathlon. Celui-ci inclut déjà le saut à la perche, ce qui lui donnerait l’un des dix épreuves presque d’avance. Avec son explosivité générale, il serait compétitif dans la plupart des autres épreuves également. Seuls les lancers se dressent sur son chemin.
Les 10 épreuves
Le décathlon est une épreuve combinée constituée de 10 épreuves d’athlétisme. Il se déroule généralement sur deux jours, les athlètes marquant des points en fonction de leur temps, distance ou hauteur. Le décathlon combine quatre courses, trois sauts et trois lancers :
Jour 1 :
100 mètres (course)
Saut en longueur (saut)
Lancer du poids (lancer)
Saut en hauteur (saut)
400 mètres (course)
Jour 2 :
110 mètres haies (course)
Lancer du disque (lancer)
Saut à la perche (saut)
Lancer du javelot (lancer)
1500 mètres (course)
Après 2 jours et 10 épreuves, la personne ayant le plus de points est déclarée vainqueure et peut se présenter comme le « Plus grand athlète du monde ». Ce titre a été introduit en 1912 après que le roi Gustav V de Suède a dit au vainqueur du décathlon de l’époque, Jim Thorpe : « Monsieur, vous êtes le plus grand athlète du monde. » C’est ce titre qui me fait croire que Mondo Duplantis non seulement devrait, mais participera au décathlon. Mais avant de montrer qu’il en est capable, regardons de plus près le système de points.
Le système de points
Les points sont calculés à partir de deux formules : l’une pour les valeurs de temps (épreuves de course) et l’autre pour les valeurs de distance (épreuves de champ) ;
Points_course = floor(A(B-P)^C)
Points_champ = floor(A(P-B)^C)
Voici le tableau des paramètres :
Épreuve | A | B | C |
100 m | 25.4347 | 18 | 1.81 |
Saut en longueur | 0.14354 | 220 | 1.4 |
Lancer du poids | 51.39 | 1.5 | 1.05 |
Saut en hauteur | 0.8465 | 75 | 1.42 |
400 m | 1.53775 | 82 | 1.81 |
110 m haies | 5.74352 | 28.5 | 1.92 |
Lancer du disque | 12.91 | 4 | 1.1 |
Saut à la perche | 0.2797 | 100 | 1.35 |
Lancer du javelot | 10.14 | 7 | 1.08 |
1500 m | 0.03768 | 480 | 1.85 |
Cette formule garantit que les athlètes obtiennent un nombre de points similaire pour des performances meilleures ou conform aux repères dans chaque épreuve. Par exemple, si on compare le record du monde du 100m d’Usain Bolt avec le record de saut à la perche de Mondo Duplantis, on obtient :
Points_Usain = floor(25.4347*(18-9.58)^1.81) = 1202
Points_Duplantis = floor(0.2797*(630-100)^1.35) = 1331
Les deux chiffres sont grosso modo dans le même ordre de grandeur et permettent de comparer deux disciplines très différentes. Autrement dit, un record du monde sur 100m et un record du monde à la perche rapportent à peu près le même nombre de points, ce qui est exactement ce que le système est conçu pour faire. Si l’on utilise maintenant ces formules pour estimer les performances de Mondo, il va falloir faire quelques estimations.
Mondo Duplantis à la loupe
La méthode
Comment évaluer les performances de Mondo Duplantis sans simplement deviner ? La réponse est simple : la simulation de Monte Carlo. Pour chaque épreuve, on suppose une distribution avec une moyenne et un écart-type (incertitude) et on tire une performance de cette distribution. Après le tirage, on calcule les scores et on les additionne. Si on répète ce processus plusieurs dizaines de milliers de fois, on peut obtenir une estimation de la performance de Mondo. Pour simplifier, on suppose que les épreuves ne sont pas corrélées, même si c’est évidemment le cas en réalité. Un athlète qui a très bien réussi dans une épreuve précédente sera bien plus confiant et susceptible de mieux performer dans la suivante. Pour effectuer cette simulation, nous aurons besoin de données.
Les données - ce que nous savons
Dans le cas de Mondo Duplantis, nous n’avons que peu de points de données :
Pour le saut à la perche, on peut utiliser ses résultats en compétition ; il n’est pas improbable qu’il franchisse 6m ou plus
Pour le 100m, on peut utiliser son temps de 10.37s lors de son duel contre Karsten Warholm à Zurich (
)
Pour les autres épreuves, il faudra se tourner vers des données historiques et des athlètes similaires
Malheureusement, Mondo n’a participé au lycée qu’au 100m, au 200m (qui ne fait pas partie du décathlon) et au saut en longueur :
100m : 10.57s
200m : 23.03s
Saut en longueur : 7.15m
Trouver des athlètes similaires - ce que nous ne savons pas
Pour estimer ses performances dans les épreuves où nous n’avons aucune donnée, il va falloir faire preuve de créativité. C’est là qu’interviennent les embeddings : un embedding est essentiellement une façon mathématique de représenter un objet du monde réel. Ils sont typiquement utilisés en traitement du langage naturel pour comparer des mots ; par exemple, homme et roi sont plus proches l’un de l’autre qu’homme et reine. Plutôt que de concevoir un nouvel espace d’embedding complexe, on utilise le système de points pour calculer les embeddings de chaque athlète dans notre base de données. On utilise ensuite les résultats de Mondo au 100m et en longueur pour déterminer quels athlètes lui ressemblent le plus :
Plus proche voisin | Distance dans l’espace d’embedding | 100m | Longueur | Poids | Hauteur | 400m | 110H | Disque | Perche | Javelot | 1500m |
Sven Roosen | 0.26 | 10.49 | 7.48 | 15.03 | 1.91 | 46.64 | 14.18 | 43.88 | 4.70 | 64.04 | 4:20.77 |
Averyanov | 0.27 | 10.55 | 7.34 | 14.44 | 1.94 | 49.72 | 14.39 | 39.88 | 4.80 | 54.51 | 4:31.02 |
Bryan Clay | 0.43 | 10.39 | 7.39 | 15.17 | 2.08 | 48.41 | 13.75 | 52.74 | 5.00 | 70.55 | 4:50.97 |
Eduard Hämäläinen | 0.43 | 10.50 | 7.26 | 16.05 | 2.11 | 47.63 | 13.82 | 49.70 | 4.90 | 60.32 | 4:35.09 |
Kip Janvrin | 0.46 | 10.61 | 7.34 | 14.64 | 1.96 | 48.20 | 14.48 | 45.84 | 5.00 | 61.82 | 4:20.12 |
Tomas Järvinen | 0.50 | 10.61 | 7.48 | 12.88 | 2.09 | 47.69 | 14.18 | 43.76 | 4.90 | 62.20 | 4:35.82 |
Maurice Smith | 0.56 | 10.62 | 7.50 | 17.32 | 1.97 | 47.48 | 13.91 | 52.36 | 4.80 | 53.61 | 4:33.52 |
Kristjan Rahnu | 0.58 | 10.52 | 7.58 | 15.51 | 1.99 | 48.60 | 14.04 | 50.81 | 4.95 | 60.71 | 4:52.18 |
Siegfried Stark | 0.58 | 10.52 | 7.58 | 15.51 | 1.99 | 48.60 | 14.04 | 50.81 | 4.95 | 60.71 | 4:52.18 |
Paul Meier | 0.60 | 10.57 | 7.57 | 15.45 | 2.15 | 47.73 | 14.63 | 45.72 | 4.60 | 61.22 | 4:32.05 |
Lindon Victor | 0.60 | 10.60 | 7.55 | 15.94 | 2.02 | 48.05 | 14.47 | 54.97 | 4.80 | 68.05 | 4:39.67 |
Lev Lobodin | 0.61 | 10.66 | 7.42 | 15.67 | 2.03 | 48.65 | 13.97 | 46.55 | 5.20 | 56.55 | 4:30.27 |
Nous utiliserons ces athlètes pour estimer les performances de Mondo là où les données sont limitées. Les plus grandes incertitudes se situent dans les épreuves de lancer et sur les longues distances, c’est donc là que ces comparaisons comptent le plus.
Définir les distributions
Maintenant que nous avons les données, il est temps de définir les distributions à partir desquelles nous allons échantillonner. Nous supposons des distributions normales asymétriques. Il s’agit d’un type de distribution normale légèrement décalée vers une direction. Cela nous permet d’empêcher Mondo de battre des records du monde dans la simulation. Un paramètre supplémentaire alpha indique le degré d’asymétrie : les alphas positifs tirent plus vers la droite, les négatifs plus vers la gauche. Cela nous donne les outils nécessaires pour jouer avec les paramètres. Nous distinguons 3 catégories principales :
Catégorie | Description | Épreuves | Stratégie |
Certain | Épreuves pour lesquelles nous avons de bons estimateurs pour Mondo | 100m, saut à la perche, saut en longueur | Utiliser les données pour définir la moyenne, avec une variation et une asymétrie relativement faibles |
Bonnes estimations | Épreuves pour lesquelles on peut raisonnablement supposer sur base des données | 400m, saut en hauteur, 110m haies | Extrapoler sur base d’athlètes similaires et définir une variation moyenne |
Mauvaises estimations | Épreuves pour lesquelles nous n’avons aucune donnée | 1500m, lancer du javelot, lancer du poids, lancer du disque | Extrapoler sur base d’athlètes similaires et définir une très haute variation, avec une tendance vers les résultats plus faibles |
Sur cette base, les distributions suivantes sont définies :
Épreuve | Moyenne | Écart-type (incertitude) | Alpha (asymétrie) |
100 m | 10.50 s | 0.12 s | 1.04 |
Saut en longueur | 7.39 m | 0.22 m | -1.35 |
Lancer du poids | 14.97 m | 1.80 m | -6.30 |
Saut en hauteur | 2.01 m | 0.08 m | -1.81 |
400 m | 48.21 s | 1.10 s | 2.38 |
110 m haies | 14.26 s | 0.45 s | 3.23 |
Lancer du disque | 46.83 m | 6.50 m | -9.34 |
Saut à la perche | 5.99 m | 0.22 m | -1.65 |
Lancer du javelot | 59.74 m | 7.50 m | -9.34 |
1500 m | 278.7 s | 14.0 s | 9.34 |
Lorsqu’on visualise cela pour le lancer du poids et le 1500m, un pattern clair émerge : il y a une chute abrupte des performances au-delà du niveau des athlètes de classe mondiale, et un déclin progressif pour les performances inférieures.

Il y a encore une chose à garder en tête avant de commencer à simuler. Tous les chiffres que nous avons sur Mondo, comme ce 10.37s sur 100m, proviennent d’un corps entraîné uniquement pour le saut à la perche, couru à l’état frais. Le décathlon, c’est différent. Les athlètes courent le 100m le matin du premier jour et le 1500m à la fin du deuxième jour, fatigуés par neuf épreuves avant cela. De plus, s’entraîner pour dix épreuves signifierait que Mondo ne pourrait plus s’entraîner à la perche comme il le fait maintenant. Nos estimations sont donc probablement un peu trop optimistes : elles montrent ce que son corps pourrait faire en isolation, pas ce qu’il ferait sur deux jours épuisants. Gardez cela à l’esprit.
Exécuter la simulation de Monte Carlo
Maintenant que les distributions sont définies, on peut lancer la simulation de Monte Carlo. Pour obtenir une courbe lisse, on fait tourner la simulation 200 000 fois et on regarde ce qui en ressort.

Les résultats donnent une image claire : Mondo pourrait bel et bien être un décathlénien de classe mondiale. Pour contextualiser : Markus Rooth a remporté l’or à Paris 2024 avec 8796 points, devant l’argent à 8748 et le bronze à 8711. La moyenne simulée de Mondo ressort à 8788, presque exactement sur ce podium. Autrement dit, une performance moyenne de sa part suffirait déjà pour se battre pour une médaille, et dans certaines simulations il a même dépassé le record du monde actuel.
Mais il y a un gros bémol. Toute l’analyse repose sur une seule hypothèse : que Mondo pourrait lancer à peu près aussi bien que des décathléniens ayant un profil similaire en vitesse et en saut. Ce n’est pas du tout acquis. Être aussi rapide ne signifie pas être aussi bon au lancer du poids, au disque ou au javelot, qui sont des épreuves techniques qui se construisent sur des années. Les lancers sont clairement son point faible, et s’il se situe nettement en dessous de ses athlètes comparables dans ces disciplines, le total global en pâtit. Les scénarios optimistes supposent qu’il peut combler cet écart. Les pessimistes, qu’il n’y arrive jamais tout à fait.
Conclusion
Alors, devrait-il le faire ? Les chiffres disent oui. Avec son saut à la perche et son explosivité, Mondo serait déjà un sérieux candidat, et dans certaines simulations il a même dépassé le record du monde actuel. Les lancers sont son point faible, et le calvaire du 1500m sur deux jours ne viendra pas naturellement à un perchiste. Mais ce sont des lacunes que l’on comble à l’entraînement, pas un talent qui lui fait défaut.
La vraie question n’est pas de savoir s’il en est capable. C’est de savoir s’il en a envie. S’attaquer au décathlon signifie prendre du temps à l’épreuve qu’il possède déjà, et peut-être sacrifier quelques centimètres sur la perche à laquelle il a consacré sa vie. C’est ça l’échange : rester le plus grand perchiste de tous les temps, ou en risquer une partie pour chasser le plus vieux titre du sport.
Mon pari, c’est qu’il le fait. Pas la saison prochaine, peut-être pas avant des années. Mais le titre de « Plus grand athlète du monde » a déjà attiré les meilleurs avant lui, et Mondo n’a jamais été quelqu’un qui évite une barre parce qu’elle est trop haute. Il préfère la relever, un centimètre à la fois.